Un skieur avec qui je travaille depuis plusieurs saisons m’a écrit qu’il se considérait comme un « apprenant lent ».
La formule m’a fait réfléchir, parce qu’elle correspond à quelque chose que j’observe très souvent sur le terrain.
Oui, certains skieurs mettent plus de temps que d’autres à intégrer un changement technique. Mais ce qui me frappe surtout après des années d’enseignement, c’est autre chose : changer réellement sa façon de skier prend du temps pour presque tout le monde.
Rares sont les personnes qui comprennent une consigne, produisent immédiatement le bon mouvement, le reproduisent, le retrouvent le lendemain puis le conservent quand la pente ou la vitesse augmente.
Le problème commence quand on interprète cette lenteur comme un manque de capacité.
Parce qu’en apprentissage moteur, une première réussite visible n’est pas encore la même chose qu’un changement réellement acquis.
L’essentiel
Comprendre, réussir une fois et intégrer durablement un mouvement ne sont pas la même chose.
La vitesse à laquelle un changement apparaît ne suffit pas à mesurer la solidité de l’apprentissage ni votre potentiel de progression.
Lorsqu’un changement commence à apparaître, le travail ne consiste pas forcément à ajouter autre chose. Il faut souvent continuer à construire le même mouvement, puis vérifier qu’on peut le retrouver dans des situations de plus en plus variées et exigeantes.
Comprendre ce qu’il faut faire n’est que le début
Quand on veut progresser en ski, on imagine facilement un processus assez simple :
on m’explique ce que je dois faire, je comprends, je pratique, puis je sais le faire.
Sur le terrain, ce n’est presque jamais aussi direct.
Vous pouvez parfaitement comprendre ce que l’on vous demande et être incapable de le produire. Vous pouvez réussir le mouvement une fois et ne pas le refaire deux virages plus tard. Vous pouvez le reproduire plusieurs descentes, puis ne plus le retrouver le lendemain. Vous pouvez enfin l’exécuter sur une piste facile et le perdre dès que la pente, la vitesse ou le terrain vous demandent davantage d’attention.
Ces situations ne racontent pas toutes la même chose.
Pour moi, il est utile de poser plusieurs questions successives :
- Est-ce que vous comprenez ce que vous cherchez ?
- Est-ce que vous arrivez à le produire ?
- Est-ce que vous pouvez le reproduire ?
- Est-ce que vous le retrouvez plus tard ?
- Est-ce qu’il tient lorsque le contexte change ?
- Est-ce qu’il reste disponible quand vous revenez à un ski plus naturel ?
Ce ne sont pas six étapes scientifiques universelles qu’il faudrait franchir dans cet ordre. C’est simplement une façon pratique de distinguer l’apparition d’un résultat de la solidité réelle du changement.
Et cette distinction change beaucoup de choses.
Une bonne descente peut tromper le skieur comme le coach
Il arrive qu’après une correction, un skieur produise immédiatement quelque chose de très juste.
La différence est visible. Le mouvement apparaît. Le ski change.
Dans ces moments-là, il est tentant de penser : « c’est bon, c’est acquis ».
Mais quelques descentes plus tard, le mouvement disparaît. Ou bien il n’est plus là le lendemain. Ou encore il fonctionne tant que le skieur ne pense qu’à cela, puis s’effondre dès qu’il doit gérer autre chose.
La recherche en apprentissage moteur distingue justement la performance observée pendant la pratique de ce qui reste disponible plus tard. Une réussite immédiate peut être favorisée par les conditions de pratique ou par un guidage très présent, sans que le changement soit encore durable. (source 1)
Cela ne veut pas dire que cette réussite ne vaut rien. Au contraire, elle montre qu’une nouvelle solution est possible.
Mais elle ne dit pas encore qu’elle est devenue suffisamment stable.
C’est là que nous faisons parfois une erreur, skieur comme enseignant.
Le piège discret : passer trop vite à la suite
Dans l’enseignement PMTS, après avoir observé le skieur, je cherche à identifier son SMIM, pour Single Most Important Movement, c’est-à-dire le mouvement le plus important à travailler à ce moment-là pour améliorer son ski. C’est en quelque sorte la prescription qui découle du diagnostic. Ensuite, ce SMIM peut être travaillé à l’aide d’un exercice, d’un repère ou d’une consigne simple.
Quand un de ces repères fonctionne bien, la meilleure décision pédagogique peut être extrêmement simple : continuer à travailler le même mouvement.
Le répéter.
Le retrouver.
Le conserver dans plusieurs situations.
Recevoir du feedback lorsqu’il disparaît.
Puis recommencer.
Continuer à travailler le même mouvement ne signifie pas forcément répéter indéfiniment le même exercice. Selon ce que l’on cherche à construire, il peut d’abord être travaillé à sec, puis skis aux pieds à l’arrêt, dans une traversée ou une partie de virage, avant d’être replacé dans des virages enchaînés sur terrain facile puis dans des situations plus exigeantes.
Ce qui reste le même, c’est le mouvement prioritaire. Ce qui évolue, ce sont les conditions dans lesquelles on demande au skieur de le produire et de le conserver.
Sur le papier, cela paraît évident.
Dans la réalité, c’est beaucoup plus difficile qu’on ne le croit.
Le skieur peut se dire : « cela ne peut pas être seulement ça ». Il a réussi quelque chose, il veut avancer, découvrir l’étape suivante, ajouter une nouvelle consigne.
Et le coach peut ressentir exactement la même pression, ou simplement être tenté d’aller plus loin.
Je l’ai déjà ressentie moi-même. Quand quelqu’un obtient rapidement le résultat recherché, il peut être tentant d’ajouter un nouvel élément pour continuer à « faire progresser » la séance.
Mais ajouter quelque chose de nouveau n’est pas nécessairement faire progresser davantage.
Parfois, le vrai travail consiste à regarder le skieur répéter la même chose pendant longtemps, à confirmer ce qui reste juste, à signaler ce qui se perd, puis à laisser le mouvement gagner progressivement en régularité.
C’est beaucoup moins excitant qu’une succession de nouvelles corrections.
Mais cela peut être beaucoup plus utile.
Les personnes qui apprennent très vite existent, mais elles sont rares
J’en rencontre.
Chez elles, la boucle semble parfois extrêmement fluide : elles essayent, elles se trompent, elles écoutent le feedback, elles corrigent et elles recommencent.
Elles paraissent moins perturbées par le fait de ne pas réussir immédiatement. Elles ont souvent moins besoin d’être rassurées avant d’essayer.
Elles donnent aussi parfois l’impression de moins se poser de questions pendant l’exécution.
Mais je serais très prudent avec cette observation.
Je ne peux pas en conclure que ces personnes apprennent vite parce qu’elles réfléchissent moins.
Et surtout, dire à quelqu’un qui se pose beaucoup de questions « arrêtez de réfléchir » n’est pas une stratégie d’apprentissage.
On ne modifie pas son fonctionnement simplement parce qu’on se donne cette consigne.
La bonne conclusion me semble différente : les personnes qui mettent vite en place un changement ne doivent pas devenir l’unité de mesure de ceux qui ont besoin de davantage de temps.
La vitesse à laquelle le changement apparaît ne permet pas, à elle seule, de dire jusqu’où vous pourrez aller. (source 3)
Un mouvement nouveau peut sembler faux alors qu’il produit enfin le bon résultat
Il existe une autre difficulté que je retrouve constamment.
Pour modifier un comportement ancien, il faut parfois faire un mouvement avec une amplitude volontairement plus importante que celle que le skieur produit naturellement.
Et très souvent, le ressenti devient immédiatement un problème.
« J’en fais beaucoup trop. »
« C’est bizarre. »
« Je me sens ridicule. »
« Je ne skierais jamais comme ça normalement. »
Puis nous regardons la vidéo.
Et le mouvement qui semblait énorme de l’intérieur apparaît, à la vidéo, la plupart du temps encore largement insuffisant, et beaucoup plus rarement réellement correct.
Ce décalage est essentiel.
Lorsque votre référence depuis des années est un certain fonctionnement ou une certaine amplitude, un mouvement nouveau ou simplement plus ample peut donner une sensation étrange alors qu’il reste encore très mesuré.
Je vois régulièrement des skieurs réduire inconsciemment ce qu’ils font parce que la nouveauté leur paraît excessive, alors que le résultat visible est encore très mesuré.
Cela ne signifie pas que toutes les sensations sont fausses ni qu’il faudrait systématiquement exagérer. Cela signifie simplement que le ressenti habituel ne constitue pas toujours une référence fiable lorsque vous êtes précisément en train de changer vos habitudes.
La vidéo et le feedback prennent alors beaucoup de valeur.
Ils permettent de comparer ce que vous croyez faire avec ce qui se passe réellement.
La pratique du ski rend cette lenteur encore plus visible
Pour beaucoup d’adultes, le ski est une activité pratiquée quelques jours ou quelques semaines par an.
Les périodes de pratique sont courtes. Les interruptions sont longues. Chaque journée coûte du temps, de l’argent et de l’énergie.
Cela rend la progression particulière.
Pourtant, j’observe quelque chose qui m’étonne encore régulièrement.
Après cinq jours de stage, ou une dizaine de jours de ski travaillés de façon cohérente, certains participants reviennent un an plus tard et retrouvent très rapidement ce que nous avions construit. Parfois, j’ai même l’impression qu’ils comprennent mieux certaines choses qu’au moment où nous nous étions quittés.
Je ne peux pas conclure qu’ils ont « progressé pendant un an sans skier ».
La mémoire motrice et le réapprentissage sont plus complexes que cela. (source 4)
Mais cela montre au moins qu’une interruption ne signifie pas nécessairement revenir à zéro.
À l’inverse, j’ai aussi accompagné des personnes pendant plusieurs saisons qui reviennent presque systématiquement vers leur ancien fonctionnement.
Le nombre de jours ne suffit donc pas à expliquer ce qui se passe.
Ce qui a été pratiqué, compris, accepté, répété et suffisamment stabilisé compte aussi.
Deux skieurs peuvent donc avoir passé le même nombre de jours sur la neige sans avoir construit la même chose. L’un peut avoir consacré une partie de ce temps à un mouvement précis, avec des repères clairs, du feedback et plusieurs situations pour apprendre à le retrouver.
L’autre peut avoir beaucoup skié tout en revenant spontanément vers son fonctionnement habituel dès que l’attention se déplace, que la pente augmente ou que le terrain devient plus exigeant.
Le nombre de journées donne une idée du temps d’exposition au ski. Il ne dit pas, à lui seul, ce qui a réellement été appris, à quelle fréquence le mouvement a été retrouvé ni dans combien de contextes il est devenu disponible.
Si votre progression vous semble lente, changez ce que vous mesurez
Le problème n’est peut-être pas que votre apprentissage soit trop lent.
Le problème est peut-être que vous le mesurez avec le mauvais indicateur.
Si vous évaluez votre progression uniquement à la vitesse à laquelle un résultat apparaît, celui qui produit immédiatement une belle descente semblera toujours meilleur élève.
Mais si vous regardez autre chose, la lecture change :
Est-ce que vous retrouvez le mouvement plus tard ?
Est-ce qu’il est encore là le lendemain ?
Est-ce qu’il résiste un peu mieux lorsque la pente augmente ?
Avez-vous besoin de moins de rappels ?
Reconnaissez-vous plus vite le moment où vous le perdez ?
Pouvez-vous le reconstruire plus facilement ?
Ce sont des signes beaucoup moins spectaculaires.
Mais ils disent davantage sur la solidité de l’apprentissage.
Accepter d’avoir besoin de plus de temps ne signifie pas renoncer
C’est probablement le point le plus important.
Se dire « j’ai peut-être besoin de davantage de répétitions que quelqu’un d’autre » n’est pas se condamner à un niveau inférieur.
Et accepter son rythme ne signifie pas diminuer ses exigences.
Cela peut au contraire permettre de travailler plus intelligemment.
Rester plus longtemps sur un objectif.
Ne pas abandonner un repère simplement parce qu’il n’est pas encore naturel.
Ne pas ajouter une nouvelle consigne uniquement pour avoir l’impression d’avancer.
Tolérer une période où le mouvement paraît étrange.
Regarder sa progression sur plusieurs journées plutôt que sur quelques descentes.
Et surtout, cesser de prendre la vitesse d’apprentissage d’un autre skieur comme mesure de son propre potentiel.
Nous n’apprenons pas tous de la même manière ni à la même vitesse. (source 2)
Mais en ski, ce qui compte finalement n’est pas de savoir combien de temps il vous a fallu pour faire apparaître un changement.
Ce qui compte d’abord, c’est de constater que ce changement commence à apparaître. Puis de lui donner suffisamment de temps, de répétitions et de feedback pour qu’il devienne progressivement plus régulier, puis plus stable lorsque le contexte change.
Le fait qu’il soit encore fragile aujourd’hui ne signifie pas qu’il le restera.
Apprendre lentement, c’est peut-être aussi accepter de voir un mouvement apparaître avant qu’il soit vraiment acquis, et continuer à le construire sans remettre en cause tout le processus chaque fois qu’il disparaît.
La progression fait partie du projet
Il y a peut-être aussi une autre façon de regarder cette lenteur.
On peut considérer la progression comme un point de passage : il faudrait atteindre un certain niveau avant de pouvoir enfin profiter pleinement du ski.
Je ne la vis pas comme ça.
Progresser en ski peut devenir un projet qui vous accompagne pendant des années.
Il y a bien sûr l’envie de mieux skier, mais elle s’inscrit dans quelque chose de beaucoup plus large : la montagne, les journées passées sur les skis, les voyages, les rencontres avec d’autres passionnés, les stations que l’on découvre, les amis que l’on retrouve, les habitudes que l’on construit autour de cette passion.
Dans ce cadre, avoir encore quelque chose à apprendre n’est plus nécessairement un problème à résoudre au plus vite.
On peut continuer à vouloir progresser tout en vivant déjà pleinement le ski. C’est une autre façon d’aborder le plaisir lorsqu’on essaie de progresser en ski.
Et peut-être que cela change aussi notre rapport au temps : le changement commence à apparaître, il disparaît parfois, revient, se renforce progressivement.
Cette façon de voir les choses ne concerne pas seulement ceux qui apprennent lentement. Elle peut s’appliquer à beaucoup de skieurs, quelle que soit leur vitesse d’apprentissage.
L’important est de constater que le changement se construit et de continuer à lui donner les conditions nécessaires pour qu’un jour il fasse simplement partie de notre ski.
Sources scientifiques
- Soderstrom & Bjork : Learning versus performance: an integrative review
- Anderson, Lohse, Lopes & Williams : Individual differences in motor skill learning: Past, present and future
- Abeles, Herszage, Shahar & Censor : Initial motor skill performance predicts future performance, but not learning
- Hadjiosif, Morehead & Smith : A double dissociation between savings and long-term memory in motor learning