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Comprendre sa progression

Skier beaucoup suffit-il pour bien skier ?

Pratiquer beaucoup est indispensable, mais la répétition automatise ce que vous faites, pas nécessairement la technique que vous recherchez. Comprendre ce mécanisme change la manière de progresser.

Il existe des skieurs qui disent ne jamais réfléchir à leur technique.

Ils skient depuis longtemps, passent partout, s’adaptent au terrain et peuvent légitimement avoir le sentiment qu’ils n’ont jamais eu besoin de « se prendre la tête » pour apprendre à skier.

Et, dans un sens, ils ont raison : ils n’ont peut-être jamais eu besoin qu’on leur explique consciemment comment organiser leurs mouvements.

Certains skieurs semblent trouver très tôt, par la pratique, les sensations et l’adaptation au terrain, des solutions motrices particulièrement efficaces. Ils ne sauraient pas nécessairement expliquer ce qu’ils font, mais leur corps a appris à le faire.

D’autres trouvent également des solutions qui fonctionnent : elles permettent de tourner, de contrôler plus ou moins la vitesse, de suivre les autres ou de descendre des terrains de plus en plus difficiles. Mais ces solutions peuvent reposer davantage sur la force, par exemple en poussant fortement sur les skis ou en ayant le sentiment de devoir les forcer à tourner, ainsi que sur des compensations, comme des mouvements importants du haut du corps.

Puis les années passent.

Dans les deux cas, la répétition rend progressivement ces organisations familières, rapides et largement automatiques.

C’est là que se trouve le point essentiel : l’automatisation nous renseigne sur ce qui a été beaucoup pratiqué, pas nécessairement sur la qualité technique de ce qui a été construit.

C’est ce point qui change la manière de voir l’apprentissage : pratiquer beaucoup est indispensable, mais la quantité de pratique ne suffit pas à déterminer ce que cette pratique va rendre automatique.

L’essentiel

Pratiquer beaucoup est indispensable, mais la répétition ne choisit pas à votre place ce qui mérite d’être automatisé. Elle rend surtout plus disponible l’organisation que vous utilisez déjà. Une solution peut donc devenir très stable tout en reposant sur des compensations. Si vous voulez faire évoluer votre ski, l’enjeu n’est pas seulement de répéter davantage, mais de savoir ce que vous cherchez à construire, de vérifier que cela apparaît réellement et de lui donner suffisamment de répétitions pour qu’il reste disponible lorsque les contraintes augmentent.

Le cerveau apprend surtout à rendre disponibles les solutions que vous utilisez

Lorsque vous répétez une action, votre système moteur devient progressivement plus performant pour la reproduire.

Vous avez besoin de moins d’attention consciente. Les mouvements s’enchaînent plus facilement. Certaines décisions deviennent plus rapides. La sensation d’effort mental diminue.

C’est une partie normale de l’apprentissage moteur.

Mais il y a un point essentiel : le système moteur ne possède pas une définition abstraite de la “bonne technique de ski”.

Il apprend à résoudre les tâches auxquelles vous le confrontez.

Plus généralement, un même objectif moteur peut être atteint avec des détails de mouvement différents (source 5). En ski, si votre objectif implicite est simplement de descendre une piste rouge sans tomber, de suivre vos amis ou de tourner suffisamment pour contrôler votre vitesse, différentes coordinations peuvent permettre d’y arriver.

Certaines seront peut-être très efficaces. D’autres s’appuieront davantage sur la force ou sur des compensations qui peuvent parfaitement permettre de réussir la tâche.

Tant qu’une solution permet régulièrement d’obtenir le résultat recherché, elle peut devenir familière, installée et automatique.

L’automatisation n’est donc pas une validation technique. C’est d’abord le signe qu’une solution a été suffisamment utilisée pour devenir facilement disponible.

Une revue sur les liens entre habitude et habileté insiste précisément sur ce point : l’automaticité ne garantit pas, à elle seule, le niveau d’habileté (source 1).

Beaucoup skier peut vous rendre très à l’aise sans produire le ski que vous recherchez

C’est ce qui explique en partie pourquoi deux personnes ayant skié pendant vingt ou trente ans peuvent présenter des niveaux techniques très différents.

Les deux ont énormément pratiqué.

Les deux disposent probablement de coordinations très installées.

Les deux peuvent descendre la plupart des pistes sans avoir besoin de réfléchir à chaque mouvement.

Mais elles n’ont pas nécessairement stabilisé les mêmes solutions.

L’une peut avoir construit une technique qui lui permet de gérer progressivement les carres, l’équilibre et la coordination du haut et du bas du corps avec relativement peu de compensations.

L’autre peut être devenue extrêmement habile à utiliser des solutions plus coûteuses ou moins adaptées dès que la vitesse, la pente, la neige ou le rayon du virage changent.

Ce deuxième skieur n’est pas débutant pour autant. Il peut être très expérimenté, rapide et parfaitement à l’aise dans de nombreuses situations.

Chez certains, la force physique permet également de masquer longtemps des organisations coûteuses. Lorsque cette marge physique diminue, ou simplement lorsque l’envie de moins lutter contre les skis apparaît, certaines limites auparavant compensées deviennent plus visibles.

C’est précisément ce qui rend parfois la question difficile : l’expérience et l’aisance ne permettent pas, à elles seules, de savoir comment le mouvement est organisé.

« Je passe partout » ne répond pas à la même question que « comment est-ce que je skie ? »

Sur le terrain, je rencontre régulièrement des skieurs qui disent « je passe partout ». Et dans leur univers de pratique, c’est souvent vrai. Mais lorsque l’on précise les conditions – bosses, neige difficile, pente plus forte, poudreuse, carving réellement maîtrisé, vitesse ou terrain plus exigeants – les limites apparaissent parfois très vite.

Cela ne signifie pas qu’ils exagéraient volontairement leur niveau. Cela montre surtout que « partout » dépend du référentiel dans lequel on évolue.

En ski loisir, le critère de réussite est souvent très large.

Vous êtes arrivé en bas. Vous n’êtes pas tombé. Vous avez contrôlé votre vitesse. Vous avez suivi le groupe. Vous vous êtes régalé.

C’est déjà une réussite réelle. Et pour beaucoup de skieurs, c’est largement suffisant.

Mais si votre objectif devient de skier avec davantage de précision, de marge, d’efficacité, de contrôle ou simplement avec un style différent, la question change.

Il ne suffit plus de demander :

Est-ce que cette façon de skier fonctionne ?

Il faut parfois demander :

Qu’est-ce que je fais réellement pour qu’elle fonctionne ?

Cette distinction est importante, car une compensation peut parfaitement résoudre une tâche pendant des années.

Elle devient un problème seulement lorsque vous demandez à votre ski quelque chose que cette organisation permet mal de produire : plus d’angle, un virage plus court, un enchaînement plus rapide, plus de fluidité, davantage d’équilibre dans une neige irrégulière, moins d’effort, moins de contraintes inutiles ou davantage de contrôle sur une pente plus exigeante.

C’est souvent à ce moment-là qu’un skieur expérimenté découvre qu’il ne lui manque pas simplement davantage de pratique.

Il ne doit pas forcément réapprendre à descendre ou contrôler sa vitesse. Il doit parfois modifier certaines actions motrices qu’il utilise depuis longtemps pour accomplir une tâche qu’il sait déjà réussir (descendre telle piste ou passer dans ces bosses).

Changer un automatisme est différent d’apprendre une nouvelle idée

Comprendre intellectuellement une correction peut prendre quelques minutes.

La faire apparaître réellement dans le ski peut demander beaucoup plus de temps.

C’est normal.

Lorsqu’un comportement moteur est suffisamment installé pour réapparaître régulièrement, il reste fortement disponible.

Dès que la vitesse augmente, que l’attention se déplace vers le terrain ou que les contraintes de la tâche deviennent plus fortes, l’ancienne solution peut revenir spontanément.

Vous pouvez parfaitement savoir que vous voulez libérer vos skis différemment, mieux incliner vos pieds ou éviter une extension au changement de virage, puis constater en vidéo que votre ancien comportement réapparaît dès que vous recommencez à skier normalement.

Ce n’est pas la preuve que vous n’avez rien compris.

C’est la différence entre comprendre une consigne et modifier une coordination déjà automatisée.

Ce phénomène, je l’ai d’abord observé sur le terrain : des skieurs comprennent une correction, parviennent à produire un mouvement différent dans un exercice, puis voient leur ancienne organisation réapparaître dès que les contraintes du ski augmentent.

Je me suis donc demandé si ce que j’observais pouvait correspondre à des mécanismes déjà étudiés dans l’apprentissage moteur. La recherche ne porte pas directement sur le ski, mais elle décrit dans d’autres habiletés motrices des phénomènes qui permettent d’éclairer cette observation.

Dans deux études menées chez des dactylographes expérimentés, imposer une nouvelle règle qui interdisait l’usage habituel de l’index gauche a provoqué une baisse immédiate de performance, interprétée par les auteurs comme une interférence proactive (sources 2 et 3). Ces expériences ne portent pas sur le ski et ne démontrent pas que la pente, la vitesse ou le terrain déclenchent le même mécanisme. Elles fournissent toutefois un parallèle expérimental plausible avec ce que j’observe lorsque, au cours d’un changement technique, une coordination ancienne redevient dominante.

C’est aussi pour cela qu’un exercice peut sembler fonctionner… puis disparaître dans votre ski

Vous réussissez un mouvement lentement.

Vous le reproduisez dans un exercice.

Le mouvement apparaît, mais il ne vous semble pas nécessairement naturel. Il peut même vous paraître étrange ou inconfortable, précisément parce qu’il ne correspond pas encore à votre organisation habituelle.

Puis vous repartez dans un virage normal et tout revient comme avant.

Ce phénomène peut s’expliquer en partie par le changement de contexte. Dans l’exercice, la nouvelle solution était plus facile à produire : vitesse réduite, attention concentrée sur un seul mouvement, terrain simple ou tâche volontairement contrainte. En ski libre, l’attention doit de nouveau se répartir entre le terrain, la trajectoire, la vitesse et l’ensemble de la tâche.

Sur le terrain, c’est souvent à ce moment-là que les faiblesses apparaissent : une organisation qui fonctionne dans une situation simple peut montrer ses limites lorsque la pente, la neige, la vitesse ou l’enchaînement deviennent plus exigeants.

L’ancienne coordination possède alors un avantage énorme : elle est déjà familière, disponible et associée depuis longtemps à la tâche complète.

L’objectif du travail technique n’est donc pas seulement de réussir un mouvement une fois.

Il est de le rendre progressivement suffisamment installé pour réapparaître régulièrement lorsque les contraintes réelles du ski reviennent.

La répétition reste indispensable, mais elle doit porter sur ce que vous voulez réellement construire

Il serait faux d’en conclure qu’il ne faut pas beaucoup pratiquer.

On ne devient pas un bon skieur uniquement en comprenant la technique.

Il faut répéter.

Mais la quantité de répétition n’est pas la seule variable importante.

Ce qui est répété compte.

Dans des tâches expérimentales de mouvement du bras, répéter un même mouvement a biaisé les mouvements futurs vers le mouvement répété (source 4). Cela ne signifie pas que la solution répétée était meilleure : cela montre que la répétition peut façonner les tendances motrices ultérieures.

Si vous souhaitez la modifier, il faut créer suffisamment d’occasions de produire la nouvelle solution, disposer de repères pour savoir si elle apparaît réellement et observer ce que vous faites réellement afin de vérifier que l’ancien automatisme ne reprend pas toute la place.

Cela change la façon de voir la pratique.

La question n’est plus seulement :

Combien de jours vais-je skier cette saison ?

Mais aussi :

Qu’est-ce que ces journées vont réellement renforcer ?

Pour un adulte, cette question est particulièrement importante

Beaucoup d’adultes ne disposent pas de cinquante ou cent journées de ski chaque hiver.

Ils en ont parfois sept, quinze ou vingt.

Chaque journée implique du temps, un déplacement, un forfait, du matériel et souvent un hébergement.

Dans ce contexte, laisser entièrement la progression au hasard de la répétition est coûteux.

Cela ne signifie pas qu’il faut transformer chaque descente en séance d’entraînement.

Le ski doit rester du ski.

Mais si votre objectif est réellement de faire évoluer votre niveau technique, il devient rationnel de réserver une partie de votre pratique à un travail beaucoup plus intentionnel : savoir quel mouvement vous cherchez à modifier, pourquoi, dans quelles conditions vous pouvez le travailler et comment vous vérifierez qu’il apparaît réellement.

C’est très différent d’accumuler des conseils au fil des journées.

Une méthode sert notamment à décider ce que vous voulez stabiliser

Si la répétition renforce ce que vous produisez, encore faut-il savoir ce que vous voulez lui faire renforcer.

C’est notamment à cela que sert une méthode : définir suffisamment clairement le ski que l’on cherche à construire, les mouvements qui permettent de le produire et les repères qui permettent de vérifier qu’ils apparaissent réellement.

Mon rapport au PMTS, au système d’enseignement que j’utilise aujourd’hui, s’est construit progressivement.

Je l’ai notamment approfondi comme enseignant parce que ce cadre correspondait particulièrement bien à ma manière de fonctionner : des mouvements essentiels clairement identifiés, une progression organisée, des repères observables et une image précise du résultat recherché.

Mais cette correspondance allait plus loin. Elle rejoignait ma manière naturelle de penser et d’organiser l’information : j’ai besoin de comprendre les relations entre les éléments, de savoir ce qui produit quoi, de hiérarchiser les étapes et de disposer de critères suffisamment précis pour voir le résultat que je cherche à obtenir ou, au minimum, constater que le changement va dans la bonne direction.

Cette organisation me permettait de relier plus clairement ce que j’observais à ce que je voulais faire apparaître : quel mouvement manque, à quel moment du virage, que faut-il travailler et quels signes permettent de vérifier que le changement commence réellement à s’installer ?

Les exercices ne servent alors pas simplement à reproduire des gestes isolés. Ils servent à construire un mouvement identifié, à un moment identifié du virage, puis à apprendre à le combiner avec les autres lorsque les virages sont de nouveau enchaînés.

Cela ne supprime ni le temps ni la répétition nécessaires à l’apprentissage.

Cela donne une direction à cette répétition : savoir ce que l’on cherche à construire avant de passer des heures à le rendre automatique.

Le but n’est pas de ne plus penser, mais de ne plus avoir à penser à tout

Travailler sa technique de manière méthodique ne signifie pas vouloir skier toute sa vie en surveillant consciemment chaque mouvement.

À mesure que certains fondamentaux deviennent automatiques, ils demandent moins d’attention. Cela libère de la place pour autre chose : un mouvement que l’on veut renforcer, un détail de timing, un dosage, une sensation ou une intention de style.

Chez un skieur très expérimenté, une grande partie du ski peut donc être automatique tandis qu’une petite partie de l’attention reste volontairement dirigée vers un élément précis.

Ce n’est pas forcément une contrainte. Pour beaucoup de skieurs qui aiment progresser, cette attention ciblée peut faire partie du plaisir même de pratiquer : skier, ressentir, ajuster, affiner.

Si l’objectif était uniquement de maintenir ce que l’on sait déjà faire, on pourrait sans doute skier davantage en pilote automatique. Mais dès que l’on cherche encore à progresser, à gagner en maîtrise ou à faire évoluer son style, il reste utile de conserver une part d’attention disponible pour ce que l’on veut continuer à construire.

C’est d’ailleurs encore ce que je vis aujourd’hui dans mon propre ski : une grande partie de ce que je fais est devenue automatique, mais lorsque je cherche à faire évoluer un mouvement, un timing ou une intention de style, je garde volontairement mon attention sur cet élément pendant que le reste continue de fonctionner sans que j’aie besoin de tout contrôler consciemment.

La vraie question n’est donc pas de savoir s’il faut penser ou ne pas penser. Elle est de savoir ce qui peut être laissé à l’automatisme et ce qui mérite encore votre attention.

C’est pourquoi pratiquer beaucoup peut être extrêmement précieux.

Mais seulement si l’on ne confond pas le nombre de kilomètres parcourus avec la qualité de ce que ces kilomètres sont en train de rendre automatique.

Vous passez déjà plus ou moins partout, mais vous avez encore le sentiment de devoir forcer pour tourner ? Et vous voulez changer cela ?

La page Commencer ici de SKIFLIX vous aide à identifier le parcours correspondant à votre situation et à savoir quoi comprendre, quoi travailler et dans quel ordre.

À approfondir

Ce qu’il manque aux skieurs qui veulent bien skier

Sources scientifiques

  1. Du, Krakauer & Haith : The relationship between habits and motor skills in humans
  2. Sperl & Cañal-Bruland : Reducing Proactive Interference in Motor Tasks
  3. Sperl & Cañal-Bruland : Interindividual differences in the capability to change automatized movement patterns
  4. Huang, Haith, Mazzoni & Krakauer : Rethinking motor learning and savings in adaptation paradigms
  5. Todorov & Jordan : Optimal feedback control as a theory of motor coordination
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